lundi 13 février 2012

This is the End - Episode 3

Benjamin médite les dernières paroles de Jenny. La fin du monde ? Il a du mal à y croire. Toutes ces superstitions à propos du calendrier maya : des conneries. La centaine de cadavres qui jonchent l’esplanade de La Défense, lui font tout de même dire que la théorie de sa nouvelle amie n’est pas tout à fait infondée. "Bon qu’est-ce qu’on fait maintenant ?" demande-t-elle, le sortant de sa réflexion. Ramené bien malgré lui à une réalité toujours plus dangereuse, il reprend conscience de la situation très problématique dans laquelle il se trouve. "Il faut qu’on bouge répond-il. Si ça se trouve, ce cheater de Croustibat va rappliquer avec sa kalasch à munition infinie. Entre lui et les plantes vertes on serait mal barré, d’autant plus qu’on est complètement à poil." Jenny le regarde d’un air inquiet. "Pardon ?". Benjamin comprend qu’elle l’a mal compris, mais ça l’énerve. "On est à poil ! On n’a pas d’arme ! Il s’est redressé d’un bond et l’invective en faisant de grands gestes nerveux. On est tout nu sur la banquise ! On va se faire canarder comme à la fête foraine. T’as une arme toi ? Moi j’ai que dale ! J’ai une ceinture. Ah bah on est bien ! Contre des snipers en pot et des poissons flingueurs. Avec ma ceinture on est sauvé hein !?" Il marque une pause, essoufflé, rouge comme une tomate. Il est en train de péter un câble. Pour reprendre un tant soit peu de contenance, il passe sa main dans ses cheveux qu’il n’a plus. "Bon, reprend-il plus calmement, le RER et le métro c’est mort. Y a le poisson Findus. Il faudrait qu’on réussisse à rejoindre la rue et qu’on se casse le plus loin possible." Jenny acquiesce, toujours un peu soucieuse à propos de la condition mentale de son nouveau camarade. Son coup de sang n’a pas fait forte impression. "Il y a des entrées vers des passages souterrains un peu partout sur l’esplanade. Les plus proches sont là et là indique-t-il en pointant du doigt. Ca conduit à la rue." Ben et son crâne lisse marquent des points, la petite chinoise reprend espoir. "Et pour les snipers, comment on fait ?" demande-t-elle. Il lui sourit d’un air confiant, dans sa tête il y a la musique de Mac Guyver. "T’inquiète pas petit nem, j’ai une solution." Enjoignant les paroles à l’action, il aide Jenny à se relever. L’amenant avec lui vers le bord du pilier, il lui montre une des sorties, peut-être la plus exposée. On va se séparer pour avoir plus de chances et on se rejoindra dans le souterrain. "Toi, tu vas partir par là…" D’un coup ferme il la pousse à découvert, un sourire vicieux aux lèvres. Elle manque de chuter mais se rattrape tandis qu’une balle manque de peu sa tête. "Et moi je vais partir par là, continue-t-il calmement. Là où c’est presque à couvert !" Sur ce, il éclate d’un rire de dément et prend la tangente dans la direction opposée. Benjamin est un survivant, et il fait tout pour augmenter ses chances. Rien d’autre n’importe à présent que courir jusqu’à cet escalier, comme tout à l'heure dans le RER, n’importe comment en sautant dans tous les sens. Les coups de feu résonnent , la foudre se déchaine, c’est un déluge de balles. Mais aucun projectile ne semble vouloir l’atteindre. Benjamin danse, il virevolte, léger comme une plume, il tourbillonne. Les balles l'évitent. Vivre, vivre à tout prix. Il y est presque. Il est immortel. Plus que quelque pas. La couardise a du bon, car il va encore une fois réussir à s’en sortir. Ou pas. Une balle l’atteint en pleine tête alors qu’il pose le premier pas sur son but. Il s’effondre comme une marionnette dont on aurait coupé les fils, et dégringole dans les escaliers. Pas de chance.


Jenny, quant à elle, est déjà loin. Profitant de la diversion suicidaire et malveillante de son compagnon d’infortune, elle a réussi à atteindre le passage souterrain. Elle court sans se retourner, il faut qu’elle sorte d’ici au plus vite. Ses talons résonnent atrocement dans ce souterrain sans fin. Le bruit est tonitruant. Elle a peur qu’ils puissent la suivre au son de ses pas. Au bout du tunnel il y a la lumière de l’extérieur, mais elle semble ne jamais s’en rapprocher. Un peu comme dans Goldorack lorsqu'il emprunte la route N°7 pour sortir par la cascade. Après deux minutes qui lui ont semblé être une éternité, elle débouche enfin sur la rue. Tout est désert, c’est un peu normal, elle est encore entourée de toutes parts par des immeubles de bureaux aux formes extravagantes. Il lui faut encore cinq minutes au pas de course pour enfin arriver sur une avenue fréquentée. A cette heure-ci, la route devrait être saturée de voitures et de taxis, pourtant on ne trouve ce matin qu’un flot ténu de véhicule et de piétons. Ils ont du entendre les coups de feu. Peut être qu’on en a parlé aux informations, du coup les gens évitent de rester dans le coin se dit elle. De fait, ne restent sur les routes que des inconscients qui n’ont pas d’autoradio, ou bien qui possèdent un certain sens de la curiosité morbide.


Jenny est soulagée malgré tout, de voir qu’un pan de la civilisation est resté inchangé, que des gens vivent encore quelque part la réconforte. Ne pas avoir peur des balles perdues. Au loin elle aperçoit un taxi qui arrive en sens inverse : un miracle. Sans attendre son reste elle traverse le carrefour en diagonale en battant des bras en l’air comme une folle. Elle s’arrête en plein milieu de la voie, bras et jambes écartés face au taxi. "STOOOP !" Hurle-t-elle en fixant le chauffeur de taxi à travers la vitre comme une démente. Le taxi, un grand rouquin à dreadlocks, s’arrête et l’invite à monter, un sourire goguenard aux lèvres. "Alors ma petite dame, on va où ?" Le combo qui tue en une seule phrase. Il utilise un "On" condescendant, il se sert de la phrase la plus clichée qu'elle ai jamais entendu avec un naturel effrayant et le tout en lui matant les seins. En d’autres circonstances, cet homme n’aurait même plus les yeux pour pleurer. "A Picpus s’il vous plaît" demande-t-elle avec une maîtrise de soi impressionante. A peine rentrée, la voiture repart. L’habitacle sent le pétard et les haut-parleurs diffusent un vieil album de Bob Marley & The Wailers. Son chauffeur est un rasta roux. Dommage que les réseaux soient saturés sinon elle l’aurait déjà twitté. Il dodeline de la tête le long du chemin en chantonnant l’album par cœur. Jenny regarde le paysage des immeubles s’éloigner peu à peu et soupire. Dans ce taxi qui pue, au son de Bob, conduit par le plus improbable des chauffeurs, elle arrive enfin à se détendre.


"C’est la fin du monde !" avait elle annoncé à Benjamin peu avant qu’il se fasse exploser la cervelle. Désormais au chaud et en sécurité, tout ça à l’air un peu surréaliste. Un pétage de cable en règle pense-t-elle en souriant. Les bonhommes de pub ça n’existe pas en vrai, n’importe qui vous le dirait. C’étaient des gens déguisés…Très très bien déguisés. Elle frissonne à cette simple évocation. "Vous pourriez mettre les informations s’il vous plaît ?" demande-t-elle poliment au chauffeur. Celui-ci, profitant d’un feu rouge se retourne en affichant un rictus contrarié. "Vous savez ma p’tite dame, j’écoute jamais les informations, c’est mauvais pour le karma." Plus elle le voit, plus une irrépressible envie de le gifler violemment la submerge. Un adulte avec des boutons d’acné, habillé comme un adolescent, qui se prend pour un putain de rasta blanc boudhiste ?! Dans sa tête, toutes sortes de mots colorés fusent, mais aucun ne sort en définitive. C’est un crétin, mais ce type lui a peut-être sauvé la vie. "Il y a eu une fusillade à La Défense tout à l’heure, j’y étais. J’aimerai savoir si la police a pris le contrôle de la situation" explique-t-elle simplement. Le chauffeur écarte de grands yeux et s’exclame dans ce qui semble être une imitation d’accent antillais. "Oula Madame, c’est gwave ce que vous me wacontez là dis donc!" Après avoir vérifié l’effet de sa blague en jetant un coup d’œil dans le rétroviseur, il reprend sa voix normale." Je me disais aussi qu’il y avait personne sur la route là-bas." Il coupe le CD et met la radio sur France-Inter. « .. et c’est à peu près tout ce que nous savons sur la fusillade qui a lieu en ce moment même sur l’esplanade de la Défense. » « Merci Jean-Yves. Nous reviendrons sur cet incident dès que nous aurons plus d’informations. En attendant, une courte page de Pub sur France Inter. » La petite madame est très énervée. "Putain de pub de merde!" lâche-t-elle frustrée en s’étalant sur la banquette. Rastaroux qui la suit des yeux dans le rétroviseur tente de la calmer. "Faut pas vous énerver comme ça ma p’tite dame. Faut prendre la vie du bon côté. Cool quoi !" Pour illustrer son propos, il fait le signe de la paix avec les doigts de la main droite. C’en est trop pour Jenny. Comme une envie de sauter de ce taxi en marche. Sauveur ou pas, elle ne va pas tarder à perdre son sang-froid. Et puis il y a cette étrange feuille de papier de forme ronde qui glisse sans bruit hors de l’autoradio. La feuille est énorme, de la taille d’une grosse pizza, et ne semble pas vouloir s’arrêter de sortir. Depuis quand il y a des fax dans les taxis ? La chose bidimensionnelle se courbe et montre sa face imprimée. C’est en entendant les craquements de chips accompagnés de musique pop dans les baffles que Jenny pressent le pire. Instinctivement, en apercevant la chose moustachue et son nœud papillon, elle s’est reculée au maximum sur la banquette, les genoux sous le menton. Le chauffeur quant à lui regarde, goguenard, le grand logo Pringles léviter juste à côté de lui. Il semble douter de la vision, abus de substances illicite oblige, mais ça ne l’empêche pas d’avoir l’air très amusé. Il pointe un doigt vers le moustachu mangeur de tuile et regarde Jenny dans le rétroviseur. "Dites-moi que vous le voyez aussi!" Notre petite dame n’a pas le temps de le prévenir, tout va trop vite. Mr Pringles ouvre grand la bouche, gobe le bras du rasta jusqu’au coude puis referme ses mâchoires dans un grand craquement, comme des milliers de chips broyées simultanément par un compacteur à déchet. Même rasta, même roux, le pauvre chauffeur n’en demeure pas moins un être humain, il hurle de douleur et arrose de sang l’avant de l’habitacle avec son moignon qu’il agite en tous sens sous ses yeux incrédules. A côté de lui, le bonhomme tout rond ne boude pas son plaisir. Il mâche à grand renforts de craquements, le bras de sa victime, comme s’il s’était agi d’une centaine de tuiles au goût d’humain. Impossible de dire ce que cette chose mâche vraiment en fait car elle n’est pas plus épaisse qu’une feuille de papier. L'impossible redevient possible. Le cauchemar recommence pour Jenny. Dans les haut-parleurs de la voiture, qui fait de sérieuses embardées à présent, on entend la fin du slogan de la pub : « Pringles, quand ça pop, tu croques non-stop ! ». Le moustachu 2D, éclaboussé de sang par le chauffeur estropié, se tourne alors vers elle et lui lance un clin d’œil complice.

La fin du monde je vous dis ! A suivre…Un jour.

1 commentaire:

Gwen Aiello a dit…

Toujours aussi bon, mais je fais ma relou bis...
"A cette heure ci, la route devrait saturé... (saturer ou être saturée)...