mardi 26 février 2013

Mighty Real

« I can't catch no man
Hangin’ out at the DISCOTHEQUE !
But I believe in the boogie
Oh, but the boogie don’t believe in me!...»
Le tube disco de Brainstorm résonne dans ses écouteurs et il entamerait volontiers un petit pas de danse tellement la chanson est entraînante, mais la combinaison spatiale ne permet pas de telles excentricités. Du revers de la main il écarte un cadavre qui dérange sa progression. La malheureuse jeune femme d’affaire s’envole en vrillant vers un immeuble d’habitation non loin. Pendant un court instant il entraperçoit sous la jupe de tailleur les dessous de la défunte. Une des petites joies de l’apesanteur. Elle rebondira mollement contre un mur vers une direction nouvelle qui ne l’intéresse pas plus que ça. Peut-être s’envolera-t-elle tout à fait pour quitter les parages de la planète qu’on appelait Terre.

C’était autrefois une rue animée du XIVe arrondissement, à présent les dépouilles et les carcasses de voitures parsèment les airs. Des badauds aux yeux vitreux tournoient sans grâce près des fenêtres d’immeubles haussmaniens. Des scooters sans pilotes font la courses au dessus des toits. La lumière orange des lampadaires illumine la nuit. Les yeux verts brillants des chats vagabonds le suivent avec une avide curiosité. Ils ne doivent pas en voir passer beaucoup des bipèdes dans le coin. Parfois ils bondissent sur son passage fendant l’espace en un sombre éclair, jouant de l’absence de gravité avec grâce et dextérité. Etranges créatures. S’il y avait encore des scientifiques, il aimerait bien en trouver un pour lui expliquer comment ces bestioles font pour survivre dans le vide spatial. A pas mesurés, il se rapproche de sa destination : le supermarché monoprix du coin de la rue. Là-bas, il va chasser sa nourriture pour les prochains jours. Armé d’un filet à papillons, il va capturer les boites de conserves de son choix parmi les milliers de produits en lévitation. Mannequins au teint d’albâtre, vêtements flamboyants, cadavres de caissières, shampooings, aérosols, paquets de chips explosés, des milliers de litres de sodas flottant en gouttelettes multicolores et jets aux formes changeantes. Les boîtes de conserves sont les seules choses qui aient réussis à supporter la différence de pression avec le vide totale. Les chats font leur festin de la nourriture flottante expulsée d’emballages trop fragiles. Il aurait bien trouvé un paquet de chips encore entier pour les enfants. Leur apporter un petit quelque chose de différents pour égayer leur quotidien.

Prisonniers de leur propre survie, coincés dans l’appartement sept jours sur sept, privé de la lumière du jour, Célia et Mathieu trompent l’ennui devant l’écran. A défaut de télévision ils ont des DVD, des jeux-vidéos, parfois des livres. Régulièrement, il fait une sortie pour ramener de quoi les distraire. Sylvie, leur mère, n’aime pas qu’il les gâte de la sorte, mais elle est morte il y a deux semaines et il n’y a plus que dans ses rêves qu’elle peut encore critiquer sa façon de les élever. Ils survivent et c’est déjà ça. Les plantes de la serre fournissent l’oxygène, les panneaux photovoltaïques, l’électricité. L’eau potable, il y en a encore, mais pour combien de temps ? Il trouvera bien quelque chose…Il a trouvé jusqu’à maintenant.

Le filet chargé de provisions, il quitte le supermarché, suivit de près par une bande de chatons curieux. Avant de rentrer, il aimerait voir comment se porte Paris. Poussant fort sur ses jambes, il s’arrache au sol et décolle. Glisser dans le vide, sans sentir aucune résistance, encore aujourd’hui cette sensation le grise. Voler plus haut. Au dessus des hommes, plus haut que n’importe qui, la tête dans les nuages, s’il y en avait encore. Quand la vue le satisfait il stabilise l’altitude à coup de spray coiffant pour les cheveux. Axe ne lui a pas permis de séduire qui que ce soit dernièrement, mais c’est un propulseur efficace en tout cas. De là-haut il contemple la ville et ses habitants qui affleurent en lévitation à sa surface. Comme le pollen s’échappe d’une fleur, les parisiens dérivent dans l’espace dans l’espoir vain de féconder un jour un nouveau monde. La marée haute aspire la Seine et la sort de ses quais, projetant par endroits de larges arcs d’eaux trouble dans la nuit. Du coin de l’œil il repère un chatons un peu trop téméraire qui a tenté de l’imiter et plane sans un bruit les pattes en avant. Le pauvre a mal calculé son coup, il va lui passer à côté et semble s’en rendre compte. Agitant frénétiquement les membres il tente de corriger le tir. C’est peine perdue. Bruno le rattrape, le rejoignant d’un coup bien ajusté de laque à cheveux. Un peu plus et c’était la Lune. Une longue ballade pour sûr. Le jeune félin lui adresse un miaulement muet, mais qu’il sait chargé de remerciements. Puis d’un bond leste qui envoie Bruno valser un peu plus haut, le petit s’en retourne vers le plancher des vaches. Ou plutôt le plancher des chats. Sa trouvaille le satisfait. Il racontera ce joli mot d’esprit à ses enfants en rentrant.

En attendant, il tourne. Les lumières de la ville se confondent aux étoiles plantées dans le ciel infini. La voix sur-aigüe de  Sylvester emplit à présent l’espace sonore de son casque, couvrant son souffle court, puis son rire éclatant. La chanson tombe à point nommé, dans cet univers qui n’a plus aucun sens.
« YOUUUUU MAKE ME FEEL !
MIIIIIIIIGHTY REAL !
YOUUUUUU MAKE ME FEEEEEEEL !
MIIIIIIIIIIIGGGHTY REEEEAAAALLL ! »
Il reprend à tue-tête le refrain en entamant sa redescente tourbillonnante à coup de d’aérosol. Les lumières dansent autour de lui et il rit. Bruno, le dernier père de famille. Bruno, le dernier fou. Bruno le dernier amoureux de musique disco.

jeudi 8 novembre 2012

Secrets

       Dans la vie de chaque être humain, il existe des zones d’ombre, des choses que l’on n’a pas envie de s'avouer. Des idées qui demeurent à l’état de fantasme. Des pulsions à l'encontre desquels on passe sa vie à lutter. Ces choses dont on aimerait parler, mais on ne sait pas vraiment à qui. Tout le monde ne saute pas le pas de l’analyse par un professionnel. C’est souvent coûteux, et les freins moraux et sociaux sont encore trop forts en France. Alors on vit chaque jour en transportant une bombe à retardement sur soi. On sait qu’elle est là, mais on essaye de l’oublier. Au risque de se perde de vue pour mieux se conformer à un idéal accepté. « Ça va passer si je pense à autre chose ».

Malheureusement je suis un type plutôt lucide et il m'est impossible d'éluder ces aspects de ma personnalité plus longtemps. Pour certains, des années de psychanalyse sont nécessaires ne serait-ce que pour approcher de loin le sujet. Plus que de la lucidité, c'est un état de communion parfaite avec moi-même. Une relation très simple que nous entretenons mon MOI, mon CA, et mon SURMOI. On discute. On se raconte tout. Nous n'avons aucun secret les un pour les autres. Si vous ne reteniez que ça de moi, vous pourriez penser que je suis l’homme le plus sain et équilibré du monde. Je me demande.

         Les gens mettent une vie entière à découvrir qui ils sont vraiment et c'est sûrement tant mieux pour eux. Moi je le sais. Je connais les moindres déviants secrets de mon esprit. Je vis tous les jours avec mes démons, mes peurs, mes perversions, mes secrets. Car si en effet, je n'ai aucun secret pour ma propre personne, les choses que je sais de moi se doivent de rester cachées aux yeux du monde. Et si un jour, je devais tout déballer, ce serai la grande explosion des liens sociaux que j'ai mis si longtemps à tisser. Si seulement ils savaient…S'ils savaient quel plaisir malsain j'éprouve à regarder ces petits chatons se noyer dans ma baignoire. Le frisson exquis d’un scalpel qui s’enfonce dans la chair d’un animal encore chaud. S’ils savaient, ils devineraient sans peine les pulsions bien plus morbides qui m'habitent et contre lesquels je dois chaque jour un peu plus lutter.
        Disséquer de petits être dénués du don de la parole n'a plus aucun intérêt à mes yeux. J'aimerais tellement savoir ce que ça fait de voir un homme ou une femme hurler à mort. Se débattre, la peur dans les yeux. Le corps agité de spasmes. Les organes internes qui palpitent, bien loin de la chaleur du corps auquel je les auraient extirpés. Mon sexe tendu qui s'enfoncerait dans leurs entrailles à vif. Leurs pupilles qui se révulseraient, le sang et la salive mêlées, mes doigts s’enfonçant lentement dans leur cerveau à nu. Ces désirs m’habitent et je ne peux les empêcher d’exister. Je suis ainsi fait. La seule chose qui est encore en mon pouvoir, c’est de les empêcher de devenir réalité. Et c’est en partie pour cette raison que je vous raconte tout ça, anonymement. Pour me délester de ce fardeau horrible, cette sensation qu'un jour je pourrais basculer dans la folie. Un jour  je le mettrai dans votre verre ce cachet de GHB que je garde précieusement dans ma poche de jean. Combien de temps vais-je encore pouvoir tenir mon déguisement d’être humain, moi qui suis loup. Un jour je finirai par passer à l'action. Je ne serai plus capable de lutter contre moi-même. Je céderai enfin à ces pulsions qui me hantent pour ne plus jamais être le même...


Poisson d'avril! Ah mince, on est pas en avril. Alors JOYEUX HALLOWEEN!!!
Ce petit texte sera ma contribution en retard à cette fête de la frousse. J’espère que vous vous sentez très mal à l’aise, et que vous avez eu momentanément très très TRES peur de me rencontrer en vrai. Auquel cas, je mériterais quelques bonbons tout de même ^___^. En vrai je suis un gentil pipou, mais Stephen King et Bret Easton Ellis ont une très mauvaise influence sur moi en ce moment.
Encore désolé de déserter le blog de la sorte, mais j’ai beaucoup de projets d’écriture qui me tiennent à cœur en ce moment et j’ai décidé de leur donner la priorité. Mais quand l’envie me prendra de venir écrire n’importe quoi pour me défouler, je serai content de vous retrouver.
Des bisous à tous et encore Joyeux Halloween en retard!


vendredi 28 septembre 2012

Instant Girlfriend

Est-ce que tu voudrais être mon amoureuse, le temps d'un trajet?
Tu as l'air lasse toi aussi. Dure journée? Moi aussi.
Tu regardes les câbles défiler par la fenêtre du métro et tu soupires.
Si tu veux, je peux passer mon bras autour de tes épaules. On serait bien comme ça non?
Tu me raconterais ta journée. Je te dirais la mienne. L'espace de quelques stations nous pourrions trouver le réconfort dont nous avons besoin.
Rapproche-toi. Viens plus près. 
Tu te blottirais tout contre moi, et pendant un moment j'oublierais tout.
Découvrir ton parfum, caresser tes cheveux. Peut-être poser un baiser sur ton front.
C'est ta station? Au revoir. C'était très agréable. Et nos vies reprendraient, un peu moins tristes.
J'aimerais parfois que les relations humaines soient plus simples, plus spontanées, plus honnêtes.
Mais tu regardes le paysage, le regard vide, l'esprit ailleurs; et jamais tu ne sauras que l'espace de quelques instants, nous aurions pu partager tant d'intimité, de chaleur.
C'est ma station.
Je cherche désespérément à croiser ton regard, au moins une fois avant de partir. Mais c'est peine perdue.
Tant pis.
Peut-être est-ce moi qui manque de spontanéité? Le vide en moi s'agrandit chaque jour un peu plus.
Ce soir encore, je rentre seul vers un appartement froid.

dimanche 16 septembre 2012

This is the End - Episode 4.5

Je vais reprendre l'écriture de cette histoire débile de fin du monde sur fond de marques de pub. Pour ceux qui ne l'ont jamais lu, il y a de la violence, des combats, du WTF, et bientôt je l'espère du sexe trans-genre alors je vous engage sérieusement à les lire dans l'ordre. Voici les liens des premiers épisodes:

Episode 1: ICI

Episode 2: ICI

Episode 3: ICI

Episode 3.5: ICI

Episode 4: ICI



Pour ceux qui sont à jour, bonne lecture!





On a trop souvent tendance à croire que l’être humain est une chose fragile. Qu’un souffle de vent suffit à nous enrhumer. Une marche ratée, une chute, et c’est un bras cassé. Pourtant l’être humain est une machine étonnamment résistante, aux mécanismes complexes, voire parfois incompréhensibles. Il est des fois où la puissance mystérieuse du corps humain se manifeste de façon déconcertante.



Benjamin donc, déambule d’une démarche aléatoire dans les rues de la Défense. Costume noir, chemise blanche, cravate fine, le tout constellé de tâches de sang. Une balle de gros calibre a traversé sa tête de part en part sans pour autant le tuer. Une aberration médicale. Un miracle. A l’avant de son crâne, en plein milieu du front, se trouve un trou de la taille d’un poing d’où a giclé un bon tiers de son cerveau. C’est d’ailleurs la première chose qu’il a aperçut en se réveillant, les petits morceaux rosés de son cerveau éparpillés dans une flaque luisante aux reflets écarlates. « Ça ressemble à du vomi » s’était-il alors dit en souriant. Mais rapidement, la sensation étrange qu’un courant d’air lui traversait la tête de part en part lui révéla la nature de la flaque dégoulinant dans les escaliers menant aux sous-sols de La Défense.



Benjamin avance donc, le pas hésitant, affaibli par une belle perte de sang. Plus que la faim et le froid qui le tenaillent, il ressent une angoisse grandissante de perdre le reste de sa manière grise. Ainsi, il progresse les deux mains plaquées au milieu du front, contre son nouveau trou de balle. Ses doigts sont poisseux du sang qui a coagulé et des restes de liquide encéphalique. La rue est déserte. Le bruit des coups de feu et les informations sur la fusillade ont cloîtrés les locaux chez eux. De temps à autre, Benjamin surprend du coin de sa vision trouble des paires d’yeux qui l’observent. Depuis leur balcon, derrière leurs rideaux. « Bande de baltringues ! leur hurle-t-il. Ça vous raclerait l’anus d’appeler une ambulance non ? » Immédiatement les curieux disparaissent, laissant Ben, vagabonder seul dans les rues.



Il ne sait plus vraiment pourquoi il marche. Il marche pour s’éloigner du AK47 de Croustibat, il marche pour échapper aux fusils snipers de Cétélem. Il marche vers où, il ne sait pas. Soudain, il s’immobilise et se retourne prudemment vers la vitrine du magasin qu’il vient de dépasser. « Mais c’est ça qu’on veut ! » s’exclame-t-il si fort qu’il sent les restes de son cerveau gigoter dans sa boîte crânienne. Les yeux comme deux grosses billes, il scrute les casques dans la boutique de 2 roues. Le magasin est ouvert, sans plus attendre, il se précipite à l’intérieur accompagné par le carillon électronique de la boutique. Il en ressort dix minutes plus tard avec un casque noir intégral, rutilant, qui prolonge élégamment son costume de la même couleur. Le patron, tout d’abord terrifié à la vue du trou béant s’était montré très prévenant avec lui dès l’instant où Benjamin avait sorti une belle liasse de billet comme preuve de bonne foi. Il lui avait même fourni une boîte de compresses et du désinfectant qu’il était allé chercher dans son armoire à pharmacie personnelle. Un bon commerçant vraiment. Soulagé de savoir son cerveau plus à l’abri que jamais, il se remet en route, cette fois avec un but bien précis : manger. Tout sourire derrière sa visière fumée, il essaye d’envoyer un montage photo sur Instagram où on le voit, hilare avec son trou dans la tête puis défait sans son nouvel opercule, sous titré sobrement « Nekotrou/Nekotriste ». Mais il n’y a pas de réseau et c’est à contre-cœur qu’il doit abandonner l’envoi de son chef d’œuvre.



Après plusieurs minutes de marche le long de la plus grosse rue qu’il ait trouvée, Ben rejoint enfin le commerce qu’il recherchait désespérément. «Délice Kebab » le nom sonne comme une prophétie à ses oreilles et c’est le cœur léger qu’il pénètre dans l’établissement. S’accoudant nonchalamment au comptoir sans même relever sa visière teintée, il interpelle l’unique employé. « Bien ou Bien ? » Le type qui s’affairait à découper le gros morceau de viande en révolution, se retourne interloqué par ce client extravagant. « Bien… » lui répond-il hésitant. « C’est bien t’as vu. » Benjamin en opine du casque et ponctue ses fins de phrases avec de grands gestes des mains. « Bah je voudrais un kebab frite t’as vu. Avec un supplément fromage et sauce algérienne s’teu plaît chef. » Le gérant est un peu décontenancé, mais poursuit comme si de rien n’était. « Salade-tomate-oignon ? » Pour seul réponse, Benjamin, hoche vigoureusement de la tête en montrant ses pouces. « Installez-vous alors. Je vous apporte votre commande quand c’est prêt. » Sans se faire prier, il s’exécute et va rejoindre une table à laquelle il s’installe. Pour passer le temps, il joue à Fruit Ninja, mais il ne voit pas grand-chose avec la visière teintée de son casque. Puis soudain, semblant se souvenir de quelque chose, il se redresse et relève sa visière. « Je me demande ce qu’elle est devenue la petite chinoise … ».

vendredi 10 août 2012

La femme et l'enfant

En voilà une bien jolie maman se dit Julien en rentrant dans la rame de métro. Sur le strapontin du fond, une jeune femme au charme discret se penche au-dessus d’une poussette, tout sourire. Pas de bijou, pas de maquillage, un simple chemisier léger et une jupe pastel. Très féminine. Quelque chose dans la douceur de son sourire, la grâce de ses mouvements. Il n’y a plus de places assises, Julien va s’adosser à la porte opposée du métro, entre les strapontins. D’ici il pourra observer le bambin et sa jolie maman. Il aime bien les bébés et cette façon candide qu’ils ont de sourire à n’importe quel inconnu en échange d’une simple grimace. 

Mais dans la poussette, il ne trouve qu’une poupée. Un bébé en plastique qui fixe le plafond avec des yeux bleus vitreux, une expression béate moulée à la chaîne dans une usine chinoise. Sa « mère » l’observe avec tendresse et caresse le plastique rosé de ses joues du revers de la main avant de jeter un coup d’œil discret à Julien. Elle est belle. Elle rayonne. Cette femme est folle à lier, mais elle irradie d’une beauté qui lui crève le cœur. Alors il lui rend son sourire et fait mine de s’intéresser au « bébé ». Il sourit au jouet et fait quelques signes de la main, comme pour attirer son attention. Il se trouve un peu idiot de jouer  à la poupée dans le seul but d’attirer l’attention de cette femme dérangée. Lui, un jeune homme si raisonnable d'habitude. Soudain, il réalise que la poupée le suit des yeux. Son sang se glace d’effroi. Le jouet plastique ne le quitte plus du regard, suivant le moindre de ses déplacements. Julien fait instinctivement quelques pas en arrière et vient buter dans la porte derrière lui. Les deux billes de plastique bleues ne perdent pas une miette du spectacle.
- "Allons, ne fixe pas le monsieur comme ça Elvis, ça ne se fait pas !" le gronde sévèrement sa mère en lui tapant violemment sur les doigts. La poupée ne bronche pas, les yeux toujours rivés sur lui. La femme se rapproche de Julien et pose sa main sur son avant-bras.
- "Excusez-le monsieur… Il n’est pas comme ça d’habitude. J’ai l’impression qu’il vous apprécie beaucoup." Sa voix est suave et chantante. Sa main est chaude, douce, rassurante. Le contact de leurs peaux se prolonge. Un peu trop longtemps pour de simples inconnus. Au bout d’un temps qui semble une éternité, elle laisse doucement glisser sa main sur son bras jusqu’à ce que leurs doigts se touchent. Les yeux verts de  la jeune maman sont plongés dans les siens. Le cœur du jeune homme bat fort, c’en est presque douloureux. Il est très mal à l’aise, mais cette femme remue quelque chose en lui qu’il ne comprend pas. Une sensualité féroce. Peut-être ses seins nus qu’il devine sous le tissu léger. Ses jambes finement galbées. La façon dont le tissu mou de sa jupe ne cesse de remonter sur ses cuisses. Il finit par craquer et détourne les yeux tandis que la femme retourne s’asseoir. Dans la rame, tout le monde le fixe. Des regards mauvais, inquisiteurs. Une sueur froide parcourt son échine. Il n’a rien demandé à personne, mais ce matin, le sort semble vouloir s’acharner contre lui. Le métro s’arrête. Buzenval. Personne ne rentre, personne ne sort. Encore une station et il pourra sortir de cette rame. La sonnerie retentit et le métro repart. Fermant les yeux, il prend une longue inspiration. Plus qu'une station…

Lorsqu’il ouvre à nouveau les yeux, le baigneur en plastique est toujours là, à le fixer. Une poupée grossière à la peau rosée, une petite bouche perpétuellement entrouverte dans un rictus malsain. Impossible que ces yeux le suivent réellement. Il doit être trop fatigué. Il s'imagine des choses. Mais quand le jouet tente de jaillir hors de son lit, Julien manque de hurler. Son dos vient heurter violemment la porte du métro. Le bébé se met à mouliner furieusement des bras et des jambes dans un chuintement plastique. Les sangles de la poussette le retiennent. Sa petite bouche continue de sourire, ses yeux ne lâchent pas leur cible. Aucun son ne s’échappe de lui. La chose se débat frénétiquement, battant des pieds et des mains dans tous les sens dans un silence de mort. Dans la rame, personne ne semble rien remarquer d’inhabituel. Chacun lit son journal, écoute de la musique, regarde les parois défiler. Les gens agissent comme si de rien n’était.
- "Alors tu as faim mon petit ?" demande la jeune femme depuis son strapontin.
- "Maman va te donner à manger." Lentement, elle déboutonne son chemisier. Le tissu glisse sur sa peau d’albâtre pour laisser apparaître deux seins pleins et tendus. Par pur réflexe pudique, Julien tente de détourner les yeux, mais son corps ne lui répond plus. Aucun muscle ne réagit. La panique l’envahit tout à fait. Il veut crier, mais il n’y arrive pas. D’une main, la femme détache le baigneur furieux et l’amène contre sa poitrine. Incapable d'émettre le moindre son, le corps paralysé, il regarde la scène, impuissant. Le bébé se met à téter goulûment, pressant le sein des ses deux bras plastiques, sans jamais quitter Julien du regard. La mère aussi le regarde. Il y a quelque chose de lascif dans son expression. D’une main elle appuie la tête du baigneur contre sa poitrine. Son autre main glisse délicatement sous sa ceinture, s’insinuant lentement. Doucement, ses jambes s’écartent, faisant remonter sa jupe au ras des cuisses. Sa main s’active sous le tissu dans un bruit humide. Le jouet continue de téter avec force, laissant échapper un filet de liquide noir et épais à la commissure de ses lèvres. La jeune femme ferme les yeux. Ses lèvres s’entrouvrent dans un murmure plein d’extase tandis que les mouvements de sa main s’intensifient sous la jupe. Le baigneur a fini de téter et regarde Julien avec contentement. Son petit corps rose en plastique est barbouillé du liquide noirâtre qui continue de s’échapper en un flot régulier du sein tuméfié de sa mère.

Julien n’arrive pas à se réveiller. Il a beau savoir que tout ça n’est qu’un horrible cauchemar, il est incapable de se sortir de ce rêve. Le métro ne semble jamais vouloir s’arrêter de rouler. La nuit ne fait que commencer.

jeudi 26 juillet 2012

Toutes les femmes sont belles

La beauté des femmes me suffoque. Comme un choc violent à la poitrine. Tout l'air de mes poumons s'enfuit, remplacé par un mélange de sentiments. Le désir, mais pas seulement. De la gratitude un peu aussi.

La beauté d'une femme pour moi, ce n'est pas un ensemble de critères esthétiques précis. C'est quelque chose de plus ténu, volatile. Une impression, une sensation. Rien de tangible, rien de durable. Une mèche de cheveux, la forme d'une bouche, la pâleur touchante d'une peau, le ton sensuel et ambré d'une autre, le pétillant d'un regard, la langueur d'une démarche, un bracelet qui tinte, des lunettes qui habillent, l'élégance d'un corps deviné au travers de vêtements légers, l'opulence de formes à peine cachées, une attitude, un parfum...Mon coeur bat fort alors. Envie de les enlacer par la taille, de caresser leur corps nu, de glisser ma main dans leurs cheveux, de déposer un baiser au creux de leur nuque. Le désir se fait tantôt violent et charnel, tantôt tendre et bienveillant.

J'aimerais leur dire que je les trouve belle, qu'elles comprennent que je le pense vraiment. Loin de la flatterie ou du compliment facile, j'aimerais leur faire comprendre que chaque jour, chacune d'elle m'apporte quelque chose. Qu'elles ressentent cette beauté que je leur ai trouvé, c'est le remerciement que j'aimerais leur donner. Parce qu'elles donnent du goût à mes journées, je me sens un peu plus vivant.
A présent je réserve ces déclarations à la personne qui compte le plus pour moi, mais sachez que je n'en pense pas moins pour autant. L'amour n'a rien à voir là dedans. Si un jour, dans le métro, vous surprenez un regard un peu traînant de ma part, voilà à peu près ce que j'aurai aimé vous dire:

"Excusez moi de vous prendre au dépourvu de la sorte, mais sachez que je vous trouve très belle. Passez une bonne journée. Au revoir."

lundi 16 juillet 2012

Amitié. Stalking. Même combat.

      Je vois leurs photos sur Facebook, sur Instagram. Leurs soirées ont l'air folles. Putain, pourquoi moi j'ai pas été invité. C'est pas comme si c'était la première fois que je les voyais. C'est pas comme si on avait pas fait des dizaines et des dizaines de soirées ensemble. Quand je regarde les statuts qui défilent dans ma fenêtre Chrome, les photos et autres events que je vais rater, j'en viens à me demander ce qui fait que je ne resterai jamais pour eux qu'une connaissance parmi tant d'autres.

     En amour, il y a la friendzone, mais en amitié qu'est-ce qu'il y a? La juste-une-connaissance-zone? La we-know-each-other-for-sometime-yet-we-are-not-that-intimate-zone ? C'est une sensation assez désagréable de savoir que c'est déjà la fin du chemin. Que ces personnes m'ont déjà donné tout ce qu'elles avaient à me donner,  qu'elles n'ont plus rien à m'offrir. Un sourire, une bonne blague, deux minutes sur un balcon pendant que je fume ma clope. Et voilà, c'est fini. En fait, je ne saurai jamais vraiment rien de leur vie. De leurs peines, de leurs joies, de leurs inquiétudes. Je leur souhaiterai un joyeux anniversaire via facebook parce que j'aurai peur de trop en faire en leur envoyant un texto. Ils me répondront "Cool! Merci!".

      Mais je ne leur en veux pas. Je suis un peu jaloux de leurs amis à eux. Nous avons chacun des cercles d'amis assez vastes, et à nos âges ce qu'on recherche avant tout, c'est resserrer les liens avec ses amis proches plutôt que de diluer son temps sur trop d'amitiés. C'est comme ça, qu'on perd des amis. C'est comme ça qu'on empêche de nouvelles amitiés de se créer. Mais c'est naturel. C'est inexorable. Je comprends, mais ça ne m'empêche pas d'être triste.

     Moi de mon côté, j'aurais aimé plus tout de même. J'ai toujours accroché, et j'accroche encore. A leur personnalité, leur humour, leur talent. Nous avons tellement en commun, mais par pudeur je ne m'imposerai jamais, parce que je n'aimerais pas qu'on me le fasse. Parce que moi aussi, bien entendu, j'ai mis, de façon plus ou moins consciente, pas mal de monde dans cette zone qui interdit les rapports sincères et profonds.

     Alors comme un amour secret, je cultive mon affection à sens unique en stalkant l'Internet multimédia 2.0. Facebook. Twitter. Instagram. Tout est bon pour en savoir plus. Me gaver de fausse intimité. De photos. De gossip qui ne me regardent pas. Bref, je suis creepy. Mais toi aussi.

mercredi 27 juin 2012

Phénomènes extraordinaires

      Rien que d'y repenser, ma poitrine se serre. Ce sont des doigts fébriles qui attaquent le clavier de l'ordinateur. J'ai besoin d'en parler, j'ai la sensation que si je ne le fais pas, je vais exploser. Je viens d'être témoin de l'expérience la plus vraie, la plus forte et la plus touchante et déchirante à la fois. Ca a emporté une partie de moi. D'une certaine façon je ne serai plus jamais le même. J'ai vu la foudre s'abattre si près que j'ai cru en mourir. Un amour instantané tombé du ciel à la vitesse de la lumière sur un presqu'inconnu assis en face de moi.

      Le coup de foudre, je n'y croyais pas avant aujourd'hui. Si vous pensez que j'étais cynique, vous êtes loin du compte. Ceux d'entre vous qui me connaissent, le savent, je suis un rêveur doublé d'un grand romantique. Je crois en l'amour, je crois en la passion dévorante qui fait trembler les corps. Mais les livres, les films et la télévision ont tellement utilisé, rabâché, et détourné cet amour inconditionnel au premier regard qu'il en est devenu un mythe à mes yeux. Une chimère. Du bonheur à l'hollywoodienne. Les femmes de ma vie m'ont conquis, avec pugnacité. Une lutte quotidienne pour obtenir le monopole de mon coeur. J'avais donc du mal à imaginer qu'une si parfaite et totale reddition puisse exister. Mais ce que j'ai entrevu dans les yeux de ce quasi inconnu, le miracle dont tout le monde parle mais que personne n'a jamais vécu.

      Assis tous les deux à la terrasse d'un café parisien, nous attendions la venue de X, notre ami commun. C'était la première fois que nous nous retrouvions seuls tous les deux sans la présence d'une tiers personne. Il était de ces "amis" que l'on ne voit qu'aux soirées des autres. Assez souvent pour se souvenir de nos prénoms ou pour apprécier notre compagnie mutuelle, un verre à la main. Mais pas assez souvent apparemment pour ne pas se trouver gêné par un long silence qui s'installe. En avance l'un comme l'autre à notre rendez-vous, nous échangeâmes des banalités polies, des souvenirs et anecdotes mondaines, feignant une complicité surfaite. Pourquoi ne pas profiter de ce moment pour mieux faire connaissance? Repartir sur de réelles bases amicales? C'eût été admettre que les simagrées que nous venions d'échanger n'étaient que de la poudre aux yeux. La timidité et la maladresse sont l'apanage des hommes.

      Après un chassé croisé de regards fuyants, j'aperçus au loin derrière lui, une femme qui se rapprochait. Corsaire ocre, talons aiguilles rouges, tunique chamarrée au tissu léger laissant les épaules pratiquement nues. Une belle métisse aux cheveux coiffés en une longue natte reposant au creux de la clavicule. Apprêtée avec goût, sans excès. Le genre de beauté qui ne me touchent pas d'habitude, et pourtant mes yeux ne pouvaient se détacher tandis qu'elle avançait vers nous, sans doute pour s'installer en terrasse elle aussi. Bientôt je fixais mon regard sur mon "ami", absorbé dans l'étude des nuages au dessus de mon épaule. Je voulais ne rien rater de sa réaction lorsqu'il verrait apparaître la féline créature.

      Distraitement, ses yeux l'accompagnèrent du regard alors qu'elle dépassait notre table pour s'installer. Curiosité paresseuse du mâle Lambda. Et puis, comme si quelque chose d'étrange avait capté son attention, il commença à se redresser pour mieux l'observer. Une lente ascension. Peut-être quelque chose dans la grâce de ses mouvements. La bouche entrouverte, sans un mot, il la fixa plus attentivement. Avant qu'un orage n'éclate, on ressent comme une tension électrique au niveau de l'épiderme. Les poils des bras se dressent. A fleur de peau. En observant les pupilles de mon "ami" se dilater c'est ce que je ressentis. Sans doute le reflet du Soleil sur la peau cuivrée de son cou. Peut-être cette mèche de cheveux qui avait échappé à la brosse et qu'elle remit d'un geste négligé en s'asseyant sur son siège en osier. Je devenais peu à peu transparent. Le monde entier était en train de disparaître autour d'elle. Les mains de mon acolyte agrippèrent soudain la table, et tout dans son corps indiqua qu'il était sur le point de se lever, saisi d'une folie passagère. Ça tient à peu de choses. La clarté de ses yeux noisettes. La façon élégante qu'elle eut de croiser les jambes. Cette petite langue rose qui vint attraper la paille de son diabolo. Les poumons de mon voisin se gonflèrent violemment. Comme s'il s'éveillait d'un rêve oppressant. Comme si c'était la première fois de sa vie qu'il respirait. Sous mes yeux, elle venait de frapper. La foudre. 
      Cet homme d'habitude si ordinaire, venait d'être transfiguré sous mes yeux en une existence supérieure. Je me sentis tout à coup ému aux larmes. Chaque fibre de son être se mettait à vibrer à l'unisson. On eut dit, l'espace d'un instant, qu'il dégageait de la lumière. Terriblement gêné aussi. J'assistais à cette scène si intime, mais qui étais-je pour lui? A peine une connaissance assistant au plus bel évènement de sa vie. Je ne me l'avouais qu'après coup, mais j'étais incroyablement jaloux également. Des sentiments que jamais je ne connaîtrai le possédaient si violemment qu'il failli en éclater. Il voyait soudain avec des yeux nouveaux, des choses que je ne verrai sans doute jamais. Investi par un désir de vivre et d'aimer d'une intensité hors de portée des simples mortels.

      Je ne sais pas si vous avez jamais été témoin d'une pareille scène, mais si oui, vous comprendrez alors pourquoi j'ai voulu la partager avec vous. C'est incroyablement beau, et ça m'a rendu si triste pourtant. Il a été voir la fille bien entendu. Les fous ne connaissent pas la timidité ni la peur, l'amour donne des ailes. La suite de l'histoire, je ne la connais pas. Je suis parti juste après. Je n'avais plus ma place dans ce tableau. L'effroyable sensation de n'être né que pour cet instant m'étreint. Etre le témoin de ce moment fugace où l'homme se transforme en dieu. Quand l'amour déchire le cocon d'une existence. Une chenille condamnée à regarder voler les papillons, pour toujours.