vendredi 16 mars 2012

This is the End - Episode 3.5

L’inspecteur Malterre est une personne extrêmement pragmatique. Plus qu’un trait de caractère, c’est un mode de vie. Une chose qui dicte ses actes au quotidien depuis près de 45 ans. Rien ne semble jamais l’étonner. Lorsque le téléphone sonne pour lui annoncer cette étrange affaire en cours à La Défense, il ne cille pas. Un poisson géant qui tire sur tout ce qui bouge dans les couloirs du RER A et une équipe de snipers déguisés en bonhommes Cétélem dans les immeubles du parvis. La seule chose qu’il a retenu de ce coup de fil, c’est l’impressionnant nombre de victimes et l’urgence de la situation. Sans doute l’affaire la plus grave de sa carrière. Mais là où certains se mettraient à courir en tous sens, paniqués devant l’urgence, l’inspecteur Malterre souffle sur son café brûlant puis en boit une gorgée qu’il savoure en fermant les yeux quelques secondes. Il repose son mug qu’il éloigne d’un geste lent avant de reprendre le combiné du téléphone. "Martin, met moi en contact avec le groupe d’intervention de la gendarmerie, c’est urgent." dit-il de façon posée en détachant chacun de ses mots. Il raccroche et regarde pensif le café fumer dans le cadeau de fête des pères que sa fille lui a offert l’an dernier. Il sait qu’il n’aura plus le temps d’y toucher pour le restant de la journée, peut-être même avant plusieurs jours si les choses se compliquent. Le téléphone sonne de nouveau. C’est le GIGN. Il prend une grande inspiration avant de décrocher.



"Vous avez bien compris, silence radio tant qu’on n’a pas établi de contact avec la cible." Tout le monde hoche vigoureusement la tête en signe d’assentiment. "Bon, formez les équipes on y va." Dans les tunnels vides du RER A, quatre groupes de six personnes s’organisent en silence. Le commandant Legrand fait un signe des deux mains et la troupe se met en branle au pas de course. Le trafic du RER a été arrêté, mais il y a quelque chose d’oppressant à se déplacer ainsi librement dans ces tunnels, éclairés à la seule lumière de quelques ampoules rouges et blanches éparses. Le claquement des pas et le cliquetis métallique de l’équipement résonnent. Tous les sens sont en alertes, à l’écoute du moindre bruissement suspect, à l’affut de n’importe quelle ombre fugitive. La lumière de la station se rapproche, les chefs d’équipe dialoguent avec les yeux. A l'aide de quelques gestes rapides le commandant divise les groupes. Deux équipes remontent les escaliers qui mènent au quai tandis que deux autres continuent sur les rails surveillant leurs arrières et les hauteurs. Ils balayent rapidement le niveau. RAS. La tension monte d’un cran, ils vont devoir monter. Tactiquement, la situation devient réellement compliquée, trop de surface, trop de caches. Ils vont devoir se séparer et redoubler de prudence. Une équipe par escalator. Les hommes se préparent. Selon les témoignages qu’ils ont étudiés sur le chemin, le type possède une sacrée puissance de feu et est du genre énervé. Du genre impitoyable. Le fait qu’il ressemble à une publicité n’a aucune espèce d’importance. Cet individu est dangereux et armé, si jamais ils le voyaient, il faudrait l’abattre sans hésiter. Les mains se resserrent sur les SIG-550. Du bout des doigts, chacun vérifie que la sécurité est bien ôtée. L’escalator remonte lentement les hommes dans un silence mécanique. Une transpiration acide suinte sous leurs aisselles tandis qu’ils pointent leur arme à la recherche du criminel au signalement le plus absurde de toute leur vie. L’escalator arrive en fin de course. Comme un seul homme, ils accélèrent en synchro et se répartissent en miroir de part et d’autre de l’escalier mécanique. Les respirations sont lourdes, les bouches sont sèches, mais leur concentration est sans faille. Chacun couvre l’autre et les groupes avancent à pas mesurés dans le dédale de La Défense. Trop de piliers, trop de boutiques, c’est un enfer pour les nerfs de surveiller un endroit pareil. Tellement d’embuscades possibles. Et s’ils étaient plusieurs ? Ils se feraient massacrer sans même avoir le temps d’appeler à l’aide. Trop penser ne mène à rien.



Soudain le lieutenant Rémy l’aperçoit, son cœur manque de sauter hors de sa poitrine. Il le voit. Le suspect. Croustibat, en chair et en arrêtes. Mâchoires carrées, peau jaune et luisante, petit bonnet blanc vissé sur le coin de la tête, T-shirt bleu qui ne rime à rien, biceps saillants, kalashnikov en main et sourire carnassier. Aucun doute c’est bien leur homme qui les attend tout sourire, à une dizaine de mètres, pas embusqué pour un sous. Pas d’hésitation. Il ajuste et tire dans un mouvement rapide. Une première salve d’une dizaine de balles. "Equipe Delta, je l’ai en visuel" dit-il sobrement dans son micro en balançant une deuxième salve. Le poisson jaune ne bronche pas. C’est comme si toutes les balles avaient manquées leur cible. Les hommes de son équipe essayent à leur tour. Tous les six tirent ensemble plusieurs salves sur la friture sagement immobile. Aucun projectile ne l’atteint, mais plus étrange encore, on n’entend aucun impact de balle. Ni contre lui, ni contre les murs, les piliers ou bien vitrines environnantes. C’est comme si les balles se volatilisaient à son contact. Le sourire de Croustibat s’élargit à mesure que les chargeurs se vident. Ses grands yeux noirs sont écarquillés dans une grimace démente. Des yeux d’un noir profond, sans aucune lueur de vie. Le sourire féroce d’un monstre qui s’apprête à bondir. Un gros doigt jaune s’avance vers la gâchette de la kalash. Le feu des armes cesse, ils ont compris. C’est au tour du gros poisson jaune d’essayer, et quelque chose leur dit que lui n’aura aucun souci, lui, à faire mouche. Le lieutenant Rémy plonge à couvert. Le feu de l’enfer se déchaîne dans son dos. Les balles volent en tous sens. Il a trouvé refuge derrière une de ces grandes poubelles rondes en métal sur laquelle les balles viennent ricocher en lançant des étincelles. Il se risque à jeter un coup d’œil. Trois hommes à terre, étourdis par le choc des balles sur le gilet pare-balle ou bien blessés aux membres. Il ne reste que deux valides planqués derrière un pilier et à l’angle d’une croissanterie. Ceux-là continuent d’arroser la monstrueuse pub qui avance lentement mais inexorablement dans leur direction. Le lieutenant profite que l’attention de Croustibat est focalisée sur ses camarades d’infortune pour tenter une sortie. En quelques pas ramassés il rejoint les blessés et les traine un à un derrière son abri poubelle. "Equipe delta, on a trouvé notre poisson. Besoin de renfort, trois hommes à terre." annonce-t-il dans son micro. Dans le vaste hall et dans ses écouteurs il entend des coups de feu qui résonnent et une voix essoufflée. "On a des problèmes aussi de notre côté, et je crois que les deux autres équipes ont été complètement annihilées. Il faut se replier d’urgence et …" La communication coupe brutalement. L’inspecteur avale difficilement le peu de salive qu’il lui reste. Un cri horrible lui parvient depuis la croissanterie. "Il y en a deux !" hurle un des hommes tentant de s’échapper avant de se faire littéralement coupé les jambes par le tir croisés de deux kalashs. Il s'effondre dans un hurlement déchirant. L’homme caché derrière le pilier tout près d’eux jaillit en hurlant hors de sa cachette. Il bondit sur le dos du plus proche poisson et abat à plusieurs reprises son couteau dans la face jaune. La lame pénètre et ressort sans effort, mais surtout sans séquelle. Puis dans une ultime tentative désespérée, le couteau s’enfonce droit dans le chapeau marin. Le visage rieur de Croustibat se transforme alors en un masque hideux, mélange de douleur et de rage. Une gigantesque colonne de sang noir et visqueux s’élève hors de la blessure. Un cri, comme un rugissement, comme la terre qui s'ouvre en deux emplit alors l'espace de la station. Le gendarme intrépide lâche immédiatement prise, terrifié, et se laisse tomber au sol pour prendre la fuite, mais Croustibat le furieux et son acolyte Croustibat rieur, fraîchement débarqué dans l'arène, le criblent de balles. Il s’étale au sol en glissant. Les poissons n’enlèvent pas pour autant le doigt de la gâchette et continuent de le mitrailler sans relâche, le transformant peu à peu en une masse tressautante et sanguinolente. Une bouillie d’humain. Le lieutenant Rémy n’ose plus regarder. Les deux mains crispées sur son arme, il ferme les yeux et récite nerveusement une prière. A côté de lui gisent les gendarmes inconscients. Le lieutenant Rémy sait que son heure est bientôt venue, il espère juste que ça ne sera pas trop douloureux. Il a fini sa prière et remplace le chargeur de son arme. Un dernier barouf, pour l’honneur. Maintenant, il a peut-être une chance de leur survivre, il connaît leur point faible.



Dans l’une des fourgonnettes du groupe d’intervention, un homme écoute calmement les gendarmes du GIGN se faire massacrer les uns après les autres. Il les avait mis en garde sur les risques tactiques d’une telle opération, mais personne n’avait cru bon de l’écouter. Surtout pas le commandant Legrand. Selon lui, le nombre d’hommes était suffisant pour appréhender un seul individu puis déloger les snipers de leur cachette. Maintenant, il ne peut plus admettre son erreur car il est mort. L’inspecteur Malterre vient de l’entendre pousser un râle douloureux puis quelques gargouillis sanglants avant de rendre son dernier soupir. Son pragmatisme lui a encore sauvé la vie, une fois de plus. Il avait promptement refusé de les accompagner sur le terrain. "Je suis un homme de bureau à présent leur avait-il répondu, mes réflexes sont émoussés. Je sais encore tenir une arme, mais rien de dit que je sache encore m’en servir convenablement." Ils étaient partis au combat, le méprisant intérieurement pour son manque de courage. Oui, mais il était en vie. Que faire à présent? Une chose est sûre, il ne peut plus sauver ces hommes, perdus au milieu d’un stand de tir au pigeon. L’ennemi est en nombre inconnu, et il possède des moyens inconnus. Il manque trop de données à l’inspecteur pour échafauder un plan. Et ces cris de douleurs dans ses oreilles l'empêchent de se concentrer. Il enlève ses écouteurs, incapable d'en supporter d'avantage. La radio de la fourgonnette est H.S pour une raison inconnue. Impossible de joindre le commissariat. Il a bien essayé de téléphoner pour appeler des renforts, sans succès. Le réseau est saturé. Seules les communications à courte portée de l’équipe continuent de fonctionner correctement, relayant les cris de panique et les coups de feu dans le casque audio. Il doit retourner au commissariat et alerter le préfet, voir le président. C’est l’apocalypse là-bas. Ce n’est plus du GIGN dont on a besoin, c’est de l’armée. Il met le contact et démarre la fourgonnette. L’inspecteur Malterre a subitement très envie d’un café.

dimanche 11 mars 2012

Résolutions

                Il y a peu, je pétais un câble en direct live sur mon blog et annonçait à grand renfort de cris et de roulades de judo que ma vie allait changer. Avec un grand ‘C’ comme dans Caca. Que l’année 2012 serait celle de la révolution ! Allez tout le monde, on lève le poing en l’air. Eh bien, avec quelques semaines de recul, je me rends compte que faire de grandes annonces comme ça à tire-larigot, ça ne mène pas à grand-chose, sinon à me faire passer pour un gros rigolo. Voilà trois choses concrètes que je dois garder à l’esprit pour avancer vers mon but, qui, je vous le rappelle pour les nouveaux venus, est de dominer le monde (de la littérature).

1°) Je ne suis pas seul

                Au fur et à mesure des following qui se rajoutent à ma liste sur Tweeter, je me rends compte que des gens talentueux dans le domaine de l’écriture, il y en a un sacré paquet. Des gens qui ont essayé beaucoup de choses, vécu de leur plume, des gens prolixes qui tiennent leur blog avec assiduité, des gens qui en veulent. Je pense notamment à LeReilly, pour ne citer que lui, qui a un blog 3000 fois mieux que le mien et beaucoup de talent (mais qui est cul-de-jatte et schizophrène : on ne peut pas tout avoir dans la vie). Moi qu’est-ce que j’ai fait en 3 ans ? 40 posts et un manuscrit impubliable ? Bon, tout est dit. Donc voilà une première chose à garder à l’esprit : je dois rester humble. Je ne suis pas l’écrivain de génie que je pense être, je suis juste un écrivain très doué. Très très doué.

2°) Un peu d’organisation et au boulot bordel de merde !

                Vu que tous les jours je me lève à 7 heures et que je rentre chez moi vers 20 heures, dans la semaine je n’ai que mon temps de transport en RER et parfois quelques insomnies pour pouvoir écrire. En plus de ça, il faut que je sois au four et au moulin en même temps. Continuer de tenir ce blog, tout en essayant de faire de la sombre merde que j’ai pondu il y a 4 ans un chef d’œuvre de la littérature.
C’est d’ailleurs ce dernier point qui est censé être ma priorité numéro un du moment. J’ai juste un peu de mal à me concentrer là-dessus, surtout quand des gens comme Navo s’amusent à me reTweeter, faisant passer les vues de mon blog de 100 par mois à 500 en deux jours. Comment dire ça me fait une sorte de fussoir (c’est un truc bien en gros). C’est vrai que ce blog, c’est un peu un laboratoire d’expérimentation pour moi. Un endroit où je peux me lâcher, essayer des trucs, bref m’amuser. La facilité.
Alors que mon manuscrit, c’est un peu le boulot après le boulot. Le gros œuvre est nickel : persos, pitch, déroulement de l’histoire. Pas grand-chose à toucher. Le truc sur lequel ont vraiment insisté tous les éditeurs qui m’ont fait un retour c’est le style. « Une histoire intéressante et bien développée, mais le style manque de finesse. Trop brut… » J’ai mis du temps à le digérer ça. Bah oui, je vous y verrais si on vous disait que votre bébé est moche : ça vous ferait plaisir ? Bref, il est sorti comme ça, moi je le trouvais mignon…Mais avec quatre ans de recul, un peu plus de bouteille, et pas mal de bouquins en plus dans ma bibliothèque, je me rends bien compte qu’ils avaient raison. Enculés. Voilà, je me suis mis en tête de refaire la déco d’une maison que je connais par cœur, et ça c’est difficile. Mais il faut que je le fasse, sinon je ne pourrais jamais passer à autre chose. On ne devient pas célèbre en tenant un blog hein ? Ca se saurait sinon.
Donc résolution numéro 2 : Prendre plus de temps pour bosser mon manuscrit. Je vous encourage d’ailleurs à me demander régulièrement où j’en suis sur FB ou Twitter. Si la réponse ne vous paraît pas satisfaisante, je vous autorise à venir me casser les jambes avec une bonne batte de baseball des familles.

3°) Have fun !

                Sûrement la plus importante de toutes ces résolutions. Il y a une différence entre vouloir bien faire les choses, et devenir trop sérieux. Il ne faut pas oublier le plaisir que je retire de l’affaire. Si je ne m’amuse pas, ça veut dire que ce n’est pas bien écrit. Aussi simple que ça.


                Bref, j’ai encore aligné beaucoup de mots pour pas grand-chose, mais je suis ainsi fait. C’est mon côté exhibitionniste. On rigolera bien de tout ça en relisant cet article dans un ou deux ans, quand je serai best-seller, je roulerai en porsche et j’habiterai dans une villa sur la Lune.

jeudi 8 mars 2012

Jeux de maux

Il y a des fois où je me dis que rien ne vaut vraiment la peine. Certains foies disent la même chose, mais il ne faut pas les écouter : ce sont des organes déprimants. Il faut avouer qu’ils ont un boulot de merde, un peu comme le côlon…


Christophe de son prénom. Un type épatant. Visionnaire, navigateur, découvreur, ferrailleur et tout et tout. Le genre de type qui, pour la gloire et la postérité, n’a pas peur d’envoyer un équipage entier se faire dévorer par le score…


But de Ronaldo à la 9ème minute ! Une fantastique tête toute lisse, remplie de dents et d’yeux, tout droit dans la lucarne. Le ballon à failli déchirer le filet.


Ce qui n’aurait pas plu au pécheur qui le surveille hagard depuis le début de la rencontre. Il a l’air de se demander ce qu’il fait là, et pourquoi il a bien pu décider d’installer ses rets sur un terrain de football.


C’est vrai qu’une raie ça vit dans la mer normalement, et c’est sûrement pour cette raison qu’elles font Flipflap sur le gazon.


Heureusement pour lui, il y a Jésus dans les tribunes. Remettre les pêcheurs dans le droit chemin c’est son DaDa. Ils s’en vont donc bras dessus bras dessous, se font des bisous, et sautillent en fredonnant Critique de la raison pratique de Kant (un tube à son époque) sur l’air de La Bohême.


Le publique se lève alors dans une hola enflammée parce que Jésus vient encore de sauver le monde, mais surtout parce que le feu ça brûle et c'est joli.



Des fois, je me relis et je me demande comment j’ai fait pour en arriver là. C’est vrai, je ne sais même pas nager! C’est dans ce genre de moments que je me dis que rien ne vaut vraiment la peine. Certains foies disent la même chose, mais il ne faut pas les écouter…

samedi 3 mars 2012

La soirée

Parti fâché. Elle est restée à la maison et moi je suis là, à cette soirée où je ne connais plus personne. Mon ami est parti plus tôt, m’abandonnant avec des presque-inconnus. Des gens aperçus de loin dans d’autres soirées, des gens croisés sur internet le temps d’un tweet. Comment commencer une conversation dans ces conditions ? Je ne suis pas quelqu’un d’un abord très avenant quand je suis seul. Je me fige, je me ferme, je me rends imperméable au monde qui m’entoure. Observateur silencieux d’une foule hilare de bloggers éméchés. Je discute avec la serveuse en sirotant ma vodka-tonic, jetant de temps en temps un coup d’œil distrait aux gesticulations de mes pairs. Parfois, on m’adresse quelques mots complices, sur un sujet auquel je suis censé comprendre quelque chose. Je ris de bon cœur, et gratifie l’inconnu venu me parler d’une tape franche sur l’épaule. Trop ouf ! Tu déchires mec. Je ne sais pas qui est cette personne, pas plus qu’elle ne sait qui je suis. Nous cherchons une proximité artificielle par des moyens détournés. On trinque et après une gorgée il s’en va rejoindre un groupe, comme les autres. Je commence à me sentir un peu seul dans ce bar bondé. Je regarde mon verre déjà vidé par le manque d’interaction sociale et me demande si un autre verre arrangera les choses. Je me retourne vers la serveuse. Une autre vodka-tonic s’il te plaît. J’ai demandé ça sans réfléchir, un sale réflexe.

                Et toi, tu sais sûrement qui c’est ça ?! On me brandit un smartphone devant les yeux affichant le visage goguenard de TrollFace. Je regarde le type. Un hipster hirsute à grosses lunettes noires et gilet, la mine sympathique. C'est Trollface je lui réponds dans un hochement d’épaules. Il se retourne vers une fille blonde aux lèvres très rouges. Tu vois, je te l’avais dit ! Tout le monde ici connaît ce truc-là. Elle est plutôt jolie. Elle se défend avec mauvaise humeur. Oui, mais c’est parce que vous êtes des geeks. La sentence tombe. Nous faisons partie d’une sorte de caste de parias à ses yeux semble-t-il. La pique me touche, le débat est lancé. Mais, qu’est-ce qu’un geek ? Débat stérile et maintes fois abordé, mais parce qu’on me donne enfin l’occasion de parler, je me lance dans la bataille. Nous discutons tous les trois de ce qui est censé faire de nous des gens à part. « Mais t’inquiètes, je comprends. J’ai quelques amis geeks très gentils. » De la hype de ces dernières années autour du geekisme. « Tout le monde est geek de nos jours. » « C’est pas parce que tu achètes des trucs sur internet que t’es un geek ! » Nous remontons aux origines sémantiques et culturelles du mot, alors qu’aucun de nous n’est un américain de plus de 50 ans. Les voix s’élèvent, on argumente à grand renfort de gestes. Des gens nous rejoignent. La soirée prend un tour intéressant. Sur la défensive il y a peu, Carole se déride enfin. Peut-être que ce n’était pas une mauvaise idée d’avoir accompagné son ami Bruno. Je me dis que c’est ce qu’elle pense, car elle sourit en croisant mon regard. Je lui rends son sourire. Elle a de très beaux yeux verts et une bouche sensuelle d’un rouge  terrible. Le genre de fille qu’on ne peut pas s’empêcher de regarder.

                De nouveau seul au milieu de la foule, une foule de fumeur dehors sur la terrasse, mais cette fois-ci Carole m’accompagne. Nous fumons une cigarette, assis à une table, discutant littérature et théâtre. Elle étudie l’art dramatique, une actrice en devenir. Malgré son look de fashionista parisienne, c’est une provinciale arrivée il y a quelques mois. Une surprise pour moi. Je me dis qu’elle a rapidement assimilé les tics de langage et d’habillage local, tout le monde s’y serait trompé. Je l’observe expulser négligemment la fumée par le nez entre deux phrases, repousser ses cheveux d’un seul côté du revers de la main, passer une langue humide sur ses lèvres. Chacun de ses gestes est savamment calculé, travaillé pour produire un certain effet sur son interlocuteur. Ça marche, je suis sous le charme de ses vingt-deux printemps. Elle a un petit copain, le barbu au smartphone, moi j’ai une femme qui m’attend à la maison, ça ne nous empêche pas de continuer innocemment ce petit jeu de la séduction. Les cigarettes sont finies, mais aucun ne songe à remonter au chaud. Je regarde sa robe pull aux larges rayures multicolores glisser le long de son épaule. C’est comme un supplice. Tandis que nous discutons, le tissu glisse un peu plus sur son bras et je peux apercevoir la dentelle de son soutien-gorge, les tâches de rousseur sur ses seins ronds. C’est ce moment qu’elle choisit pour remonter sa manche, juste assez pour qu’elle puisse glisser de nouveau. Elle joue les ingénues et fait mine de ne pas remarquer mon regard qui parcourt son corps. Sa nuque est découverte et ne demande qu’à être effleurée du bout des lèvres. La toucher. J’ai soudain l’irrépressible envie de poser ma main sur son corps. Sentir la chaleur de sa peau sous mes doigts. J’aimerai la voir nue. L’observer quelques temps en laissant vagabonder mes doigts sur ses jambes, effleurer son sanctuaire, caresser son ventre et ses seins. Elle m’attirerait à elle d’un geste lascif, pressant ma tête contre son corps. La réalité se trouble.

Elle a profité de mon absence passagère pour s’approcher, la voix épaissie par la fumée elle me glisse à l’oreille : tu n’écoutes plus Adrien. Je frissonne. Est-ce que c’est réel ? L’alcool brouille mes sens. Ses cheveux qui me chatouillent le nez, ses lèvres qui frôlent les miennes lorsqu’elle recule dans un nuage de fumée. C’est bien réel. Elle me provoque. Je n’aime plus ce jeu. Elle a dépassé la limite que traçait mon rêve éveillé. Je me lève et recul hésitant. Carole s’allume une nouvelle cigarette et me regarde m’enfuir d’un air amusé. Son regard semble me dire « C’est ce que tu voulais n’est-ce pas ? ». Ce que je voulais…Je n’en sais rien. Sentir le fantasme d’une vie cavalière naître en moi peut-être. Partager quelques heures auprès d’une jolie inconnue. Oui c’est vrai, qu’est-ce que j’espérais au juste ? Debout sur la terrasse, je la regarde se cambrer sur sa chaise pour faire craquer son dos dans un murmure de soulagement. Une bulle de désir remonte en moi. Ce corps insolent… Je vais y aller je crois, lui dis-je avant de m’éclipser sans un regard en arrière. Je sors une clope, les doigts tremblants. Ils sont gelés. Combien de temps est-on resté dehors à discuter ? Il est deux heures du matin, je suis fatigué et j’ai froid. Je n’ai plus qu’une seule envie : rentrer chez moi et presser mon corps contre celui de ma femme. La serrer dans mes bras et l’embrasser dans le cou. Elle se retournera dans un demi-sommeil pour m’embrasser et m’enlacera de ses bras brûlants. La douce chaleur de son corps. L’odeur de sa peau moite de sommeil. Oui, c’est ça que je veux, c’est la réalité que j’ai choisi. Etre auprès de la femme que j’aime, pour le restant de mes jours. Paris voit déambuler un cortège de gens saouls et je suis l'un d'eux. Je lève le bras et réussi à arrêter un taxi. La vitre se baisse et le chauffeur se penche vers moi. Il jauge mon état d'un rapide regard vertical avant de me demander. Vous allez où? Je souris malgré moi. A la maison.

vendredi 24 février 2012

Délires de grandeurs

Voyons voyons…Ah bah tiens !

*Vous avez 820 commentaires *
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-> Caro a écrit : Sympa ton blog.
-> Anonyme a écrit : C’est dommage qu’il y ait des fautes de français, ça gâche un peu tout.
-> Billy25 a écrit : Excellent mec ! Vivement le prochain post.
-> Boulet : J’aime bien ce que tu fais. Si tu as d’autres idées dans ce style ça m’intéresse. On pourrait essayer de faire un truc ensemble. Contacte-moi.
-> Faye Reagan a écrit : Je être sur Paris pour shooting. Je aime toi style. Ecrivain cool. Si vouloir put penis in me OK je veux bien. Call me.
-> Trollzob a écrit : T’es qu’une merde ! Tu te prends pour un écrivain mais t’es qu’un raté. Quand tu seras publié et que tu passeras à la télé on en reparlera, mais pour l’instant arrête de te la péter un peu avec ton style de merde et tes phrases à la con.

Roulette. Roulette. Roulette
…

-> Karaté Boy a écrit: Chère cibi, je crois que le monde a besoin de gens comme RiyeT. Car en plus d’être talentueux, il connaît Faye Reagan et ensemble nous pourrions repeupler la Terre.
-> Steven Spielberg a écrit : One of my friend told me about your blog. It’s awesome! I want to make a movie out of one your story. Please contact me ASAP.
-> Juliette a écrit: Tu es le père de mon enfant…
-> Adrien Leblanc a écrit : Je sais où tu habites, je vais te tuer, et je vais kiffer.
-> Dieu a écrit : J’ai pas fait mieux en 7 jours. Beau boulot fiston. On se voit là-haut de toute façon.

Ah bah ça fait plaisir d’avoir quelques commentaires de temps en temps.

*Répondre *
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-> RiyeT a écrit : Allez tous vous faire foutre bande de cons !

N.B:
Si un texte vous plaît bien, n'hésitez pas à faire tourner sur FB ou Tweeter, ou juste un commentaire. Dans le cas contraire aussi. Si vous trouvez que je ferai mieux d'arrêter à jamais d'écrire et que le suicide n'est pas qu'une option mais un devoir: faites le moi savoir. C'est aussi pour ça que je poste des textes sur le net: avoir votre avis.

jeudi 23 février 2012

La grippe

Quand on réfléchit trop, on a vite mal à la tête.
Quand on a mal à la tête, on est de mauvaise humeur.
Quand on est de mauvaise humeur, on est désagréable avec les gens.
Quand on est désagréable avec les gens, ça les rend de mauvaise humeur.

Et voilà, la boucle est bouclée. Ou comment faire du monde un endroit meilleur. Vous remarquerez que le fait d’être de bonne humeur ne provoque pas tout à fait le même genre de réaction sur votre entourage professionnel. Il existe même certaines personnes que la joie de vivre irrite au plus haut point.
Bref, j’ai mal à la tête, je suis malade, et j’ai envie que vous creviez tous. Mais ne vous inquiétez pas, ça passera vite.

dimanche 19 février 2012

Le vampire

Je hante souvent ce genre d’endroits. Aujourd’hui c’est un concert, hier une lecture, demain un théâtre peut-être. Des lieux de culture, des lieux de passion. Hanter c’est le bon mot. Je déambule et n’adresse jamais la parole à personne. Je suis là, mais aucun ne me remarque, je suis tout le monde et personne à la fois. Tant mieux. Ce soir l’endroit est petit, la cave d’un bar dans le XIe arrondissement de Paris. Je suis venu assister au concert d’un groupe dont je ne me souviens plus le nom. Un article dans un journal des spectacles a fait tilté mon intuition. « Charlotte, la chanteuse est à suivre de très près. Un talent insolent… ». Prometteur. Rapide regard à la ronde. Les gens sont occupés à boire leur bière au gobelet, à discuter entre amis, à tenter de séduire l’autre sexe dans cette semi-obscurité moite. Comment sera-t-elle ? Est-ce qu’elle sera à la hauteur ? Je n’ai pas pu m’empêcher d’anticiper cette soirée, je suis un peu à cran, mes poings sont serrés par la nervosité. Etirer ses doigts dans un craquement et boire une lampée de mauvaise bière. Penser à autre chose, mais je n’y arrive pas. J’ai tellement hâte de la voir se consumer. Son regard quand les flammes viendront la souiller. J’espère qu’elle est jolie.

La tension a légèrement grimpé dans la salle, les musiciens sont déjà sur scène et s’installent aux instruments. Le bassiste en nœud papillon et chemise à carreaux fait du slapping pour passer le temps. La guitare d’accompagnement, un asiatique à la dégaine de vieux hippie, s’accorde en silence d’un air absorbé. Le batteur, un grand type rondouillard au visage jovial, scrute la foule à travers ses grandes lunettes rectangulaires, assis sur son tabouret, les bras croisés. La guitare solo est un grand gothique aux cheveux filasses et à la barbe rousse. C’est un assemblage très étrange que ce groupe là. Ne manque plus que la voix. Les musiciens s’accordent et n’attendent plus qu’elle. Je suis bien plus impatient qu’ils ne peuvent l’être. De ce concert dépend ma survie. Mes yeux sont fixés sur le micro et son pied au centre de la petite scène. Et si j’étais déçu ? Et si une grande blonde sans saveur se présentait alors pour chanter d’une voix criarde ? Je ne sais pas. Il ne faut pas que j’y pense.

« Ah, enfin la voilà ! » annonce le bassiste dans le micro. On applaudit, les gens sourient d’un air complice. Je me retourne anxieux. Une douce voix aigüe déplace les gens non-loin de moi. Un petit bout de femme tente de se frayer un chemin. Une brune aux formes généreuses, les joues rosies par la chaleur, un large sourire gêné illumine son visage. Les deux bras tendus vers le ciel, elle tente de protéger ses deux gobelets de bière tout en avançant à petit pas. « Pardon, pardon » s’excuse-t-elle avec une voix sucrée. Les gens s’écartent, je l’entre-aperçois. La robe tunique rouge à motif qu’elle porte ondule et glisse sur sa peau à chaque pas, soulignant tour à tour la profondeur de son décolleté, la finesse de sa taille, l’épanouissement de ses hanches généreuses. Dans sa traversée elle m’effleure et déjà je sens son parfum me monter à la tête. Une flamme m’échappe malgré moi et vient lécher mon bras. Un rapide coup d’œil à la ronde, personne n’a remarqué quoi que ce soit. Il faut que je me calme sinon je vais tout gâcher. Charlotte arrive sur scène et dépose ses bières avant de commencer un petit speech d’introduction. Ca ne m’intéresse pas, j’écoute distraitement et bois quelques gorgées de bière. Je veux qu’elle chante. Elle a fini et se retourne vers le groupe, toujours souriante, mais plus concentrée. Tous échangent un regard sans parler, les doigts se préparent sur les instruments, les baguettes du batteur claquent plusieurs fois. Enfin, ça va commencer.

Quelques mesures d’intro et puis elle décolle avec une note jaillissant comme l’eau de la source. Une voix suave, cuivrée, légèrement aigüe. Le son est clair et puissant, comme sortie d’une clarinette. La note se poursuit, elle ne semble jamais vouloir s’arrêter. Ses yeux sont perdus quelque part au dessus de nos têtes. Elle serre amoureusement le micro près de sa bouche, comme pour lui susurrer quelque proposition indécente. Les pieds immobiles, ses jambes glissent l’une contre l’autre dans un tic nerveux des plus agréables à regarder. Sa robe remonte peu à peu dévoilant un peu plus ses cuisses blanches, vision d’un érotisme ravageur. La note dure encore. Ses yeux se ferment, son corps se cambre tendant la robe sur ses seins pleins et son petit ventre enfantin. A court d’air, elle se redresse avec un sourire plein d’extase. Les gens applaudissent, sifflent, la musique s’intensifie. J’en ai oublié de respirer. Pantelant, je la regarde entamer, espiègle, quelques petits pas de danse. Chacun de ses gestes est emprunt d’une sensualité oppressante. Un charme enfantin et un corps de femme. Et quelle voix. Je l’entends encore résonner en moi, cette note infinie. La température monte d’un cran et je ne fais guère plus d’effort pour l’empêcher de s’envoler. Autour les gens s’écartent, manquant de se brûler, et me regardent sans comprendre. La chanson se poursuit et la voilà qui improvise un scat sur le solo du guitariste. Elle bouge lentement, féline. Ses lèvres charnues embrassent le micro, son corps ondule au ralenti. Les notes jaillissent, fusent en tous sens. Vibrantes, claires, colorées. La guitare lui fait écho et la batterie souligne la prouesse avec un rythme jazzy. Ses pieds ne touchent plus Terre, son corps dégage une chaude lumière, sa robe remonte toujours plus haut sur ses cuisses. Mes pensées se brouillent, ma poitrine est douloureuse. Le rouge de ses lèvres, le blanc de sa peau, le rose de ses joues, ses cheveux collés à la rosée de son front fiévreux. Cette voix qui n’est pas d’ici, surnaturelle, un talent sans limite. Je n’en peux plus.

D’un bond je la rejoins sur scène. Personne n’a rien vu venir, c’est une vitesse qu’ils ne peuvent appréhender. Prestement j’envoie voler le micro et son pied puis la saisit par les bras. Elle me regarde, interdite, terrifiée, pressentant l’issue funeste de sa représentation. La dernière. Je peux enfin libérer le feu qui m’habite. Comme une bouteille d’eau que l’on renverse, les flammes se déversent, roulent, bondissent sur la scène et nous entourent. Dans la salle, plus aucun bruit, plus un mouvement, que le crépitement du brasier entourant. Le temps ne s’écoule plus que pour le bourreau et sa jolie victime. En dehors des flammes, le monde est immobile, figé dans des applaudissements, dans une discussion. Ils dansent sans bouger, sautent sans jamais retomber, crient sans bruit. Elle les regarde, impuissante, ils ne peuvent rien pour elle. Le désespoir l’envahit. Déjà les flammes la dépouillent de sa robe. Apercevoir son corps nu caressé par le feu, me rend fou. D'innombrables langues brûlantes la lèche avec avidité, ses jambes, ses hanches, son sexe, ses seins. Je veux la posséder tout entière, lui voler jusqu'à son âme. Les flammes deviennent assassines, la scène est un brasier déchaîné que les musiciens accompagnent en silence, leurs instruments à la main. Elle hurle à présent, une douleur insupportable vrille chaque centimètre carré de sa peau. Dans un effort désespéré, elle tente d’échapper à mon emprise, bat des jambes, secoue son corps convulsivement. C’est peine perdue, aucun coup de ne peut m’atteindre, mon corps n’est pas celui d’un humain, ma force est sans commune mesure. Des cloques se forment sur ses cuisses tremblantes, ses cheveux sont un buisson enflammé, ses bras sont déjà pratiquement carbonisés entre mes mains. Ses yeux se révulsent, son corps est agité de spasmes ridicules, sa bouche ne cesse de s’agrandir dans un cri sans fin. « Ce soir tu es mienne. En échange de ton talent, ta beauté, ton énergie et ta vie, en moi tu vivras éternellement. ». Toujours les mêmes mots pour achever le rituel, et posant mes lèvres sur les siennes, je mets fin à son supplice. Le feu la pénètre, s'insinue, la dévore de l’intérieur et consume ce qui peut encore rester d’intact en elle. Ne subsiste alors que la cendre.

Je suis déjà loin lorsque le temps reprend enfin son cours dans la salle de concert. Pour eux, une seconde à peine s'est écoulée. En lieu et place de leur chanteuse ils trouvent un tas de cendre et l'odeur âcre de mon passage. Ils ne pourront jamais comprendre ce qui s'est déroulé ce soir, pathétiques marionnettes. J’arpente les trottoirs mouillés de Paris sans but particulier. Je pense à elle. A sa voix. A ce moment d'exquise communion. Elle est en moi à présent, comme tant d’autres. Grâce à elle, je vivrais quelques années supplémentaires. C'était une belle soirée, j'ai le coeur en fête, heureux de l'avoir rencontré. Je prends le chemin du retour, songeant à de futures rencontres, fredonnant un air entêtant, entendu il n'y a pas si longtemps.

lundi 13 février 2012

This is the End - Episode 3

Benjamin médite les dernières paroles de Jenny. La fin du monde ? Il a du mal à y croire. Toutes ces superstitions à propos du calendrier maya : des conneries. La centaine de cadavres qui jonchent l’esplanade de La Défense, lui font tout de même dire que la théorie de sa nouvelle amie n’est pas tout à fait infondée. "Bon qu’est-ce qu’on fait maintenant ?" demande-t-elle, le sortant de sa réflexion. Ramené bien malgré lui à une réalité toujours plus dangereuse, il reprend conscience de la situation très problématique dans laquelle il se trouve. "Il faut qu’on bouge répond-il. Si ça se trouve, ce cheater de Croustibat va rappliquer avec sa kalasch à munition infinie. Entre lui et les plantes vertes on serait mal barré, d’autant plus qu’on est complètement à poil." Jenny le regarde d’un air inquiet. "Pardon ?". Benjamin comprend qu’elle l’a mal compris, mais ça l’énerve. "On est à poil ! On n’a pas d’arme ! Il s’est redressé d’un bond et l’invective en faisant de grands gestes nerveux. On est tout nu sur la banquise ! On va se faire canarder comme à la fête foraine. T’as une arme toi ? Moi j’ai que dale ! J’ai une ceinture. Ah bah on est bien ! Contre des snipers en pot et des poissons flingueurs. Avec ma ceinture on est sauvé hein !?" Il marque une pause, essoufflé, rouge comme une tomate. Il est en train de péter un câble. Pour reprendre un tant soit peu de contenance, il passe sa main dans ses cheveux qu’il n’a plus. "Bon, reprend-il plus calmement, le RER et le métro c’est mort. Y a le poisson Findus. Il faudrait qu’on réussisse à rejoindre la rue et qu’on se casse le plus loin possible." Jenny acquiesce, toujours un peu soucieuse à propos de la condition mentale de son nouveau camarade. Son coup de sang n’a pas fait forte impression. "Il y a des entrées vers des passages souterrains un peu partout sur l’esplanade. Les plus proches sont là et là indique-t-il en pointant du doigt. Ca conduit à la rue." Ben et son crâne lisse marquent des points, la petite chinoise reprend espoir. "Et pour les snipers, comment on fait ?" demande-t-elle. Il lui sourit d’un air confiant, dans sa tête il y a la musique de Mac Guyver. "T’inquiète pas petit nem, j’ai une solution." Enjoignant les paroles à l’action, il aide Jenny à se relever. L’amenant avec lui vers le bord du pilier, il lui montre une des sorties, peut-être la plus exposée. On va se séparer pour avoir plus de chances et on se rejoindra dans le souterrain. "Toi, tu vas partir par là…" D’un coup ferme il la pousse à découvert, un sourire vicieux aux lèvres. Elle manque de chuter mais se rattrape tandis qu’une balle manque de peu sa tête. "Et moi je vais partir par là, continue-t-il calmement. Là où c’est presque à couvert !" Sur ce, il éclate d’un rire de dément et prend la tangente dans la direction opposée. Benjamin est un survivant, et il fait tout pour augmenter ses chances. Rien d’autre n’importe à présent que courir jusqu’à cet escalier, comme tout à l'heure dans le RER, n’importe comment en sautant dans tous les sens. Les coups de feu résonnent , la foudre se déchaine, c’est un déluge de balles. Mais aucun projectile ne semble vouloir l’atteindre. Benjamin danse, il virevolte, léger comme une plume, il tourbillonne. Les balles l'évitent. Vivre, vivre à tout prix. Il y est presque. Il est immortel. Plus que quelque pas. La couardise a du bon, car il va encore une fois réussir à s’en sortir. Ou pas. Une balle l’atteint en pleine tête alors qu’il pose le premier pas sur son but. Il s’effondre comme une marionnette dont on aurait coupé les fils, et dégringole dans les escaliers. Pas de chance.


Jenny, quant à elle, est déjà loin. Profitant de la diversion suicidaire et malveillante de son compagnon d’infortune, elle a réussi à atteindre le passage souterrain. Elle court sans se retourner, il faut qu’elle sorte d’ici au plus vite. Ses talons résonnent atrocement dans ce souterrain sans fin. Le bruit est tonitruant. Elle a peur qu’ils puissent la suivre au son de ses pas. Au bout du tunnel il y a la lumière de l’extérieur, mais elle semble ne jamais s’en rapprocher. Un peu comme dans Goldorack lorsqu'il emprunte la route N°7 pour sortir par la cascade. Après deux minutes qui lui ont semblé être une éternité, elle débouche enfin sur la rue. Tout est désert, c’est un peu normal, elle est encore entourée de toutes parts par des immeubles de bureaux aux formes extravagantes. Il lui faut encore cinq minutes au pas de course pour enfin arriver sur une avenue fréquentée. A cette heure-ci, la route devrait être saturée de voitures et de taxis, pourtant on ne trouve ce matin qu’un flot ténu de véhicule et de piétons. Ils ont du entendre les coups de feu. Peut être qu’on en a parlé aux informations, du coup les gens évitent de rester dans le coin se dit elle. De fait, ne restent sur les routes que des inconscients qui n’ont pas d’autoradio, ou bien qui possèdent un certain sens de la curiosité morbide.


Jenny est soulagée malgré tout, de voir qu’un pan de la civilisation est resté inchangé, que des gens vivent encore quelque part la réconforte. Ne pas avoir peur des balles perdues. Au loin elle aperçoit un taxi qui arrive en sens inverse : un miracle. Sans attendre son reste elle traverse le carrefour en diagonale en battant des bras en l’air comme une folle. Elle s’arrête en plein milieu de la voie, bras et jambes écartés face au taxi. "STOOOP !" Hurle-t-elle en fixant le chauffeur de taxi à travers la vitre comme une démente. Le taxi, un grand rouquin à dreadlocks, s’arrête et l’invite à monter, un sourire goguenard aux lèvres. "Alors ma petite dame, on va où ?" Le combo qui tue en une seule phrase. Il utilise un "On" condescendant, il se sert de la phrase la plus clichée qu'elle ai jamais entendu avec un naturel effrayant et le tout en lui matant les seins. En d’autres circonstances, cet homme n’aurait même plus les yeux pour pleurer. "A Picpus s’il vous plaît" demande-t-elle avec une maîtrise de soi impressionante. A peine rentrée, la voiture repart. L’habitacle sent le pétard et les haut-parleurs diffusent un vieil album de Bob Marley & The Wailers. Son chauffeur est un rasta roux. Dommage que les réseaux soient saturés sinon elle l’aurait déjà twitté. Il dodeline de la tête le long du chemin en chantonnant l’album par cœur. Jenny regarde le paysage des immeubles s’éloigner peu à peu et soupire. Dans ce taxi qui pue, au son de Bob, conduit par le plus improbable des chauffeurs, elle arrive enfin à se détendre.


"C’est la fin du monde !" avait elle annoncé à Benjamin peu avant qu’il se fasse exploser la cervelle. Désormais au chaud et en sécurité, tout ça à l’air un peu surréaliste. Un pétage de cable en règle pense-t-elle en souriant. Les bonhommes de pub ça n’existe pas en vrai, n’importe qui vous le dirait. C’étaient des gens déguisés…Très très bien déguisés. Elle frissonne à cette simple évocation. "Vous pourriez mettre les informations s’il vous plaît ?" demande-t-elle poliment au chauffeur. Celui-ci, profitant d’un feu rouge se retourne en affichant un rictus contrarié. "Vous savez ma p’tite dame, j’écoute jamais les informations, c’est mauvais pour le karma." Plus elle le voit, plus une irrépressible envie de le gifler violemment la submerge. Un adulte avec des boutons d’acné, habillé comme un adolescent, qui se prend pour un putain de rasta blanc boudhiste ?! Dans sa tête, toutes sortes de mots colorés fusent, mais aucun ne sort en définitive. C’est un crétin, mais ce type lui a peut-être sauvé la vie. "Il y a eu une fusillade à La Défense tout à l’heure, j’y étais. J’aimerai savoir si la police a pris le contrôle de la situation" explique-t-elle simplement. Le chauffeur écarte de grands yeux et s’exclame dans ce qui semble être une imitation d’accent antillais. "Oula Madame, c’est gwave ce que vous me wacontez là dis donc!" Après avoir vérifié l’effet de sa blague en jetant un coup d’œil dans le rétroviseur, il reprend sa voix normale." Je me disais aussi qu’il y avait personne sur la route là-bas." Il coupe le CD et met la radio sur France-Inter. « .. et c’est à peu près tout ce que nous savons sur la fusillade qui a lieu en ce moment même sur l’esplanade de la Défense. » « Merci Jean-Yves. Nous reviendrons sur cet incident dès que nous aurons plus d’informations. En attendant, une courte page de Pub sur France Inter. » La petite madame est très énervée. "Putain de pub de merde!" lâche-t-elle frustrée en s’étalant sur la banquette. Rastaroux qui la suit des yeux dans le rétroviseur tente de la calmer. "Faut pas vous énerver comme ça ma p’tite dame. Faut prendre la vie du bon côté. Cool quoi !" Pour illustrer son propos, il fait le signe de la paix avec les doigts de la main droite. C’en est trop pour Jenny. Comme une envie de sauter de ce taxi en marche. Sauveur ou pas, elle ne va pas tarder à perdre son sang-froid. Et puis il y a cette étrange feuille de papier de forme ronde qui glisse sans bruit hors de l’autoradio. La feuille est énorme, de la taille d’une grosse pizza, et ne semble pas vouloir s’arrêter de sortir. Depuis quand il y a des fax dans les taxis ? La chose bidimensionnelle se courbe et montre sa face imprimée. C’est en entendant les craquements de chips accompagnés de musique pop dans les baffles que Jenny pressent le pire. Instinctivement, en apercevant la chose moustachue et son nœud papillon, elle s’est reculée au maximum sur la banquette, les genoux sous le menton. Le chauffeur quant à lui regarde, goguenard, le grand logo Pringles léviter juste à côté de lui. Il semble douter de la vision, abus de substances illicite oblige, mais ça ne l’empêche pas d’avoir l’air très amusé. Il pointe un doigt vers le moustachu mangeur de tuile et regarde Jenny dans le rétroviseur. "Dites-moi que vous le voyez aussi!" Notre petite dame n’a pas le temps de le prévenir, tout va trop vite. Mr Pringles ouvre grand la bouche, gobe le bras du rasta jusqu’au coude puis referme ses mâchoires dans un grand craquement, comme des milliers de chips broyées simultanément par un compacteur à déchet. Même rasta, même roux, le pauvre chauffeur n’en demeure pas moins un être humain, il hurle de douleur et arrose de sang l’avant de l’habitacle avec son moignon qu’il agite en tous sens sous ses yeux incrédules. A côté de lui, le bonhomme tout rond ne boude pas son plaisir. Il mâche à grand renforts de craquements, le bras de sa victime, comme s’il s’était agi d’une centaine de tuiles au goût d’humain. Impossible de dire ce que cette chose mâche vraiment en fait car elle n’est pas plus épaisse qu’une feuille de papier. L'impossible redevient possible. Le cauchemar recommence pour Jenny. Dans les haut-parleurs de la voiture, qui fait de sérieuses embardées à présent, on entend la fin du slogan de la pub : « Pringles, quand ça pop, tu croques non-stop ! ». Le moustachu 2D, éclaboussé de sang par le chauffeur estropié, se tourne alors vers elle et lui lance un clin d’œil complice.

La fin du monde je vous dis ! A suivre…Un jour.